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Printemps de Bourges 2017 : la conférence de presse de Wax Tailor

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Durant le Printemps de Bourges, nous avons pu assister à la conférence de presse de Wax Tailor quelques heures avant son concert. L’occasion de discuter avec lui de sa vision de la musique actuelle.

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   > Tu joues aujourd’hui dans le cadre du Printemps de Bourges. Est-ce que c’est différent de jouer en salle et en festival ?
Oui ! Déjà en salle, globalement, les gens sont au courant de ce que tu fais, sauf s’ils sont rentrés parce qu’il y avait de la lumière. Du coup j’ai un sentiment de liberté parce qu’ils viennent pour que tu leur fasses une proposition, mais en même temps un devoir d’exigence car tout est dans le détail. C’est rare que je sorte d’un concert en me disant que c’était parfait ; je suis toujours en train de gueuler parce que je me dis qu’il faut que ça soit nickel. Alors que dans un festival, c’est un public plus hétéroclite. Par exemple, ça m’est arrivé de jouer en festival avant Indochine alors tu te dis bien que globalement il y a plus de gens qui viennent pour Indochine que pour toi, ou alors c’est que tu as un ego surdimensionné et que t’es complètement con ! (rire) Mais c’est à toi de te dire qu’après tout, tu peux essayer de les convaincre. Pour ça, il faut partir sans a priori et se dire que rien est perdu. Il y a vraiment cet aspect challenge dans les festivals. Mais objectivement je préfère la salle parce que ça reste un moment privilégié. En fait, la salle et les festivals, c’est un peu comme un ballet de danse VS un ring de boxe. Il y a une certaine poésie dans une salle qu’il n’y a pas en festival où ça arrive de sortir en disant « putain, on leur a bien pété le cul », ce qui n’est pas très élégant ! (rire) Mais en festival, il y a une émulation à jouer avec d’autres groupes, sans être dans une sorte de compétition idiote non plus, et je trouve ça intéressant. Et puis c’est aussi l’occasion de croiser pas mal de groupes !

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> Mais ce soir, pour un festival, ça a l’air plutôt homogène avec une programmation assez électro.
Déjà, on peut débattre là-dessus, mais je n’ai pas l’impression de faire de l’électro. Mais vu que ça fait quinze ans qu’on me le dit, je vais finir par le croire. (rire) A partir du moment où on met des machines, pour un mass media on fait de l’électronique, mais c’est compliqué. Après pour ce soir, je vois quand même qu’entre le début et la fin de la soirée, il y a différentes esthétiques qui se croisent.
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> Oui mais il y a quand même une ligne ; ce n’est pas une alternance de pop, d’électro et de hard rock.
Oui bien sûr, il y a quand même une sorte d’esthétique commune. C’est vrai que sur d’autres festivals, ça switchait beaucoup plus ; on passait après un groupe de rock, etc. Là, c’est plus recentré sur une esthétique.

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   > A Bourges, il y a aussi un côté business… C’est quelque chose qui t’intéresse ?
Non. Enfin après, ça permet aussi de croiser du monde et d’avoir des retours sur ce que tu fais. Mais pour moi aujourd’hui c’est différent ; les médias font plus un focus, et c’est normal, sur les groupes émergents que sur des artistes comme moi. Quand ça fait plus de dix ans que tu es dans la musique sans pour autant être Julien Doré, c’est plus compliqué d’attirer les grâces des mass medias. Mais bon je continue à faire des tournées, il y a des gens dans les salles, donc c’est que quelque part tout va bien. Alors je ne me focalise plus trop là-dessus.
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> Mais le fait que tu sois resté indépendant et que ça marche plutôt bien, c’est gratifiant, non ?
C’est super gratifiant, oui ! Et super fatigant aussi ! (rire). Mais oui, c’est gratifiant parce que tu sais comment le truc est construit et du coup ça donne plus de consistance et de sens à ton histoire. Après, c’est aussi des revers de médailles au niveau de l’organisation…
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> Et ça pourrait être quoi la prochaine étape pour Wax Tailor ? Est-ce qu’il y aurait une évolution prévue pour le son ou le live ?
Il n’y a rien de prévu mais il y a des envies. Mais ces envies naissent de confrontations, donc je ne sais pas comment se dessinera la suite. Par exemple, il y a trois ans j’ai fait un projet avec une formation symphonique et ça a été un gros coup d’adrénaline. Alors quand je suis sorti de ça, je me suis questionné car j’ai eu une petite sensation de flottement, l’impression de redescendre. Et là, pour mon dernier album, la formation live n’est venue qu’après, en réaction à l’album. Il y a pas mal de sonorités blues, une énergie rock, des choses plus organiques, etc. Donc de ça est venue l’idée des deux guitares et de la batterie, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Après, ça peut aussi être des réactions quand quelqu’un te propose quelque chose et que tu te dis que ça peut être intéressant. En fait, j’ai toujours un peu envie de secouer les choses et d’essayer de voir ce que je peux faire qui serait un peu différent. Mais ce qui est compliqué, c’est qu’il ne faut pas non plus perdre l’essence de ce que tu as envie de défendre.
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> Tu as acheté une machine pour la production de cet album mais tu as été un peu déçu. Pourquoi ?
Alors, ce n’est pas la machine en soi qui m’a déçu. J’ai le sentiment depuis 4/5 ans qu’on est dans une phase d’uniformisation sonore qui est induite par l’utilisation des machines. Tu t’achètes cet outil et tu as déjà des bandes de son dedans donc tout le monde a ces mêmes bandes, et ensuite tu as des patterns. Et ce qui m’a dérangé c’est de reconnaître dans ces sons des titres que j’avais entendus depuis 2/3 ans. Ça m’a donné une sorte de lecture de l’arrière-scène de pas mal de choses que j’entends aujourd’hui. Après, il ne faut pas dire non plus que l’outil n’est pas bien. Je pense que quelqu’un qui est créatif peut faire quelque chose d’intéressant avec n’importe quoi. C’est juste que je me suis dit que c’était une mauvaise démarche de ma part parce que je ne voyais pas ce que je pouvais en tirer. Je me suis dit qu’au final, si c’était pour essayer de s’uniformiser sur un son un peu tendance, je ne le ferai jamais aussi bien qu’un artiste qui a 20 piges, qui vient de débarquer et qui fait ça de manière très instinctive. Donc au final, qu’est-ce qui va faire la valeur ajoutée de ce que je fais moi ? Pour celui que ça intéresse, c’est peut-être mon histoire, mon vécu, mes références et comment je vais nourrir la machine avec ça. Donc j’ai préféré revenir à quelque chose qui s’appuie plus sur les matières sonores que je crée moi-même, plutôt que d’aller vers un truc qui me semble plus « pré-fabriqué ».
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> Quand tu vas sur des festivals, est-ce que tu prends le temps d’aller découvrir de jeunes artistes ?
Ça dépend des festivals, mais c’est plus facile d’aller voir des artistes en festival que sur une tournée. Par exemple, c’est super dur de voir ta première partie parce que c’est le moment où tu te prépares. Mais oui, sinon là je pense que je vais essayer d’aller voir ce qui passe après moi. C’est une vraie opportunité. Et comme en plus, généralement tu les recroises sur d’autres festivals, tu finis par arriver à voir un bout par ci, un bout par là.
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> Est-ce qu’il y a des pépites musicales qui t’ont marqué dans la nouvelle génération ?
Je ne suis pas très inspiré… (rire) J’ai bien aimé l’album d’AllttA ; je trouve ça super intéressant ce qu’il fait. Après, je ne veux pas faire ma langue de bois, mais ce qui se fait aujourd’hui c’est pas trop mon truc. Il y a des choses, je pense notamment aux Etats-Unis, où dans le hip-hop on ressent encore vraiment une essence. On sait d’où ça vient, il y a des racines ; les mecs savent ce qu’ils font, tout en sonnant un peu actuel, mais pas tendance pour autant. Alors qu’écouter des trucs qui sonnent un peu hip-hop old school sans arriver à injecter des trucs d’aujourd’hui, ça m’emmerde un peu… Ça me met mal à l’aise d’écouter des choses qui n’ont pas évolué depuis vingt-cinq ans, même si c’est très bien fait. Et c’est des questions que tu te poses aussi en studio quand tu te demandes si tu n’es pas en train de faire une redite. Il n’y a pas beaucoup de gens qui y arrivent. Run The Jewels c’est justement un projet que je trouve super intéressant parce que El-P c’est quelqu’un que je suis depuis vingt ans et il a vraiment réussi à se renouveler ; ça sonne complètement d’aujourd’hui mais en même temps, il y a un truc qui est vraiment très très bon. Après j’aime aussi des trucs plus classiques comme Adrian Young aux Etats-Unis, le batteur de No Doubt.
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> Et cette génération de filles qui font tout toutes seules comme Jain, Sônge, Christine and The Queens. Est-ce qu’elles ont grâce à tes yeux ?
Jain, à un moment donné, c’est dur de ne pas connaître. Je l’ai croisée, elle est hyper gentille et après ce que j’entends, c’est frais. Je ne peux pas dire que je me mets ça en boucle, mais d’un autre côté sa chanson passe en boucle alors c’est dur de ne pas entendre ! Christine and The Queens ça a l’air de plaire… (rire) Ce n’est pas de l’attaque méchante, je ne trouve pas ça nul, mais je ne comprends pas l’engouement monumental. Ce n’est pas trop mon truc.
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> Comment tu peux être sûr que tu arrives à te renouveler ?
Je suis quelqu’un qui passe beaucoup de temps à dire des saloperies sur la musique, mais je dis ça gentiment. J’ai la dent dure mais je pense que plus tu vieillis, plus tu écoutes des trucs et donc forcément plus tu as un regard critique. Parfois tu réécoutes des trucs que t’aimais à 20 piges, et certaines choses restent des classiques alors que d’autres, tu te rends compte que ce n’était pas génial. C’est une réalité. Donc quand toi tu retournes en studio, tu finis par avoir ce recul et te dire que tel truc que t’as fait est correct mais sans âme. Et dans ces cas-là, au bout de trois jours je me dis qu’il faut que j’arrête la musique parce que je n’ai plus rien à dire, ça m’angoisse. Et puis, au bout d’un moment, j’ai l’impression qu’il y a un petit truc qui arrive et que je trouve intéressant. Savoir se renouveler sans se trahir, c’est compliqué. Et j’ai l’impression qu’à chaque album, c’est un peu la théorie de l’élastique ; je crois avoir pris une grosse distance par rapport à ce que j’ai fait avant, et puis quand je réécoute je me rends compte que pas tellement. Je me demande comment j’ai pu penser que j’étais allé aussi loin alors que j’ai ressorti tous les fondamentaux ! (rire) Mais quelque part, j’ai quand même essayé d’aller plus loin. Après, libre à chacun de dire « Wax Tailor, il tourne en rond , il me fait chier avec le même truc depuis quinze ans ». Je trouve ça entendable. Mais de toute façon, à partir du moment où tu fais de la musique, tu t’exposes au jugement d’autres personnes, donc soit tu passes ta vie à te faire un ulcère là-dessus, soit tu vis avec l’idée que tu vas plutôt faire de la musique et que ça va toucher des gens. Moi je sais que depuis quinze ans j’ai assez de retours de gens pour penser que ce que je fais n’est pas inutile. Après, je sais que j’ai aussi un peu ce côté contrariant qui fait que quand on me dit que je fais toujours la même chose, j’ai envie de répondre que c’est peut-être la personne qui n’a pas compris les nuances. Et inversement, quand des gens me disent que c’est génial et que je ne fais jamais le même truc, j’ai presque envie de dire que je ne suis pas tout à fait d’accord. (rire) Donc je pense que la vérité est entre les deux. En fait, je n’ai pas l’impression de prendre des virages, mais plus de prendre des petites portes. Si je faisais une analogie cinématographique ça serait que je n’ai pas le talent de Kubrick, et je suis beaucoup plus proche de Woody Allen dans le sens où il y a des gens qui trouvent qu’il fait chier à faire toujours le même film alors que moi j’adore, je suis preneur à chaque fois parce que j’ai l’impression qu’il y a toujours des petites choses qui changent.

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Merci à Wax Tailor de nous avoir accordé cette conférence !

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Etudiante, je suis une passionnée d'art, et plus particulièrement de musique et de cinéma. Attirée par le milieu du journalisme et de la communication, j'aime partager mes petites découvertes artistiques avec les autres.

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