Hop Pop Hop 2021 : Rencontre avec Crenoka

À l’occasion du festival orléanais Hop Pop Hop, nous avions échangé avec Nastasia, artiste à l’origine de Crenoka, un projet electro-pop surprenant. Alors que la sortie de son premier album approche à grands pas, il était temps de revenir sur cet échange et d’en apprendre un peu plus sur le projet, sur le premier album à venir et sur le parcours de Nastasia.

> Tu as joué cette année au festival Hop Pop Hop avec Crenoka, ton projet solo. À coté, tu es notamment connu·e comme membre du groupe Thé Vanille. Ce projet solo vient-il d’un désir de t’affranchir de tes projets en groupe ?

Nastasia : Je ne le fais pas dans le but de m’affranchir. Thé Vanille était un projet ultra fusionnel dès le départ, et nous avons commencé en 2016 à enfoncer les portes comme des fous. Quand le premier confinement de 2020 est arrivé, comme une pause imposée, chacun a pris une direction. Valentin est parti dans la montagne, Théo et moi étions dans nos maisons respectives, nous avions le temps de faire des choses. J’ai beaucoup composé pour Crenoka, un projet qui existait déjà mais que je ne développais pas vraiment. Et cela m’a fait du bien. Mais je n’ai pas trop poussé. Puis Richard Gauvin (ndlr : programmateur des Rockomotives de Vendôme) m’a appelé·e. À ce moment là il venait de retomber sur ma cassette Crenoka de 2017 et il m’a dit qu’il avait envie de faire un vinyle. J’ai dit oui. C’est Richard qui m’a remotivé·e à développer le projet. En parallèle, cela fait trois ans que je travaille à Nantes, avec Pierre Cheguillaume, un copain ingénieur du son et producteur avec qui je fais plein de tracks. Et c’est ce qui constituera le Crenoka de 2023.

> Travailles-tu sur d’autres projets en parallèle de Thé Vanille et Crenoka ?

Nastasia : Je travaille aussi sur Planète Corail, un projet de conte musical illustré, dont la première a eu lieu à Tours de Bulle, le lendemain de mon passage au festival Hop Pop Hop. J’aimerais bien le développer sur les deux années à venir. Je travaille avec une illustratrice qui s’appelle Audrey (@zecshow sur Instagram) qui est une très bonne copine à moi et avec qui nous avons tout un univers à développer. C’est très excitant.

> Pour ton projet Crenoka, tu sembles t’inspirer d’un univers marqué par les mangas. Est-ce le cas ? Qu’est-ce qui peut également t’inspirer pour composer ?

Nastasia : Il y a les mangas oui, mais aussi tout ce que je regarde, lis et tout ce qui à trait à la science fiction. D’ailleurs j’ai vu Dune quelques jours avant le festival et j’ai préféré le livre. Mais bon Timothée Chalamet est juste super beau (rires). Plus sérieusement, je suis vraiment super fan de mangas, j’en regarde et j’en lis beaucoup. Dernièrement j’ai lu Eden, la réédition d’un super manga post-apocalyptique que j’ai beaucoup aimé. Je lis aussi Sailor Moon en ce moment… Crenoka est un peu la bande-son de mes lectures. Je m’inspire aussi de toute la musique que j’ai pu écouter plus jeune et que j’écoute encore aujourd’hui. Je ne suis pas une grosse diggueuse de nouvelles musiques. Je pense qu’il y a quelque chose de très nostalgique dans mon projet, dans les sons et dans les suites d’accords, avec l’idée de retrouver l’ambiance de ce que j’écoutais quand j’étais plus jeune.

> Tu as notamment fait des reprises d’anciens morceaux, comme Not Gonna Get Us de Tatu.

Nastasia : Oui. J’aime beaucoup ce morceau, j’ai encore le CD dans ma voiture ! Et j’adore toujours Tatu, je trouve qu’il y a vraiment de super morceaux. Mais je ne connais que leur premier album, je ne sais pas si elles en ont fait d’autres après. J’ai aussi fait une reprise du titre Don’t Break My Heart de UB40. C’est un morceau d’amour que je trouve très beau. J’adore faire des reprises.

> Envisages-tu d’en faire d’autres ?

Nastasia : Pour le moment non. Mais si j’ai du temps à y consacrer oui. Je trouve que c’est un super exercice.

> Ton premier album va sortir l’année prochaine sur le label Figures Libres. Peux-tu nous en dire davantage ?

Nastasia : Figures Libres me permet de sortir mon premier album en vinyle, avec plein de morceaux. Certains sont déjà sortis mais il y aura aussi de nouveaux tires jamais sortis. L’album s’appellera « earth capsules ». Il y a vraiment cette idée de capsule terrienne, avec plein d’histoires. J’ai aussi travaillé avec Mathilde Baron-Harjani (@labaronnie sur instagram), un·e ami·e photographe que j’aime beaucoup et avec
qui j’ai adoré faire des sessions photo. En général je n’aime pas faire des photos mais là c’était très cool. J’ai également préparé des clips très DIY avec Audrey. Figures Libres me laisse vraiment la liberté de faire ce que je veux. C’est très agréable de ne pas avoir de directeur·ice artistique derrière. Je suis super content·e.

> As-tu déjà prévu une date de sortie pour ce premier album ?

Nastasia : Normalement il sortira en mars 2022. Mais je ne sais pas encore quand est-ce que nous sortirons les clips et les singles. Je pense que nous allons improviser (rires).

> Thé Vanille était un projet énergique, très rythmé. Crenoka semble être un projet plus posé, notamment sur scène où tu es assis·e au sol entouré·e de tes machines. Est-ce qu’à travers Crenoka tu cherches à construire un projet plus calme, un peu à l’opposé de Thé Vanille ? Est-ce que tu sens parfois frustré·e de ne pas pouvoir bouger sur scène ?

Nastasia : Je ne suis pas frustré·e du tout. Ce qui m’électrifiait dans Thé Vanille, c’était le fait d’être avec les gars. C’était plus fort que moi. Être avec Valentin et Théo me donnait envie de bouger, d’être là, d’aller les voir, d’aller chercher le public aussi. J’étais possédé·e, je ne contrôlais pas trop ce que je faisais. Et parfois, à la fin, je ne me rappelais même plus de certaines choses que j’avais faites. Crenoka est un projet bien plus personnel. Je suis tout·e seul·e. J’ai fait des concerts debout et je n’ai pas du tout aimé. Je ne me sentais pas à l’aise. Au premier confinement, j’ai fait un live assis·e dans mon studio, filmé à la webcam. Je me suis rendu·e compte que j’étais trop bien quand j’étais assis·e, que c’était ça que je voulais. Cela me fait du bien et je me sens ancré·e. L’art possède un aspect multi-facettes très agréable. On peut s’exprimer différemment dans chaque projet, dans chaque style. Je suis content·e d’avoir cette liberté.

> Justement, cette scénographie assise te permet aussi d’emmener plus facilement ton projet ailleurs que dans une salle de concert non ? Tu as notamment joué devant des enfants dans une école. Est-ce que le fait de jouer devant d’autres types de public est quelque chose qui te tient aussi à cœur ?

Nastasia : C’est Figures Libres qui m’a permis de jouer dans des écoles. Je trouve cette démarche intéressante parce que tu viens présenter ta musique à des enfants qui sont très honnêtes. Je
pense que ce n’est pas la musique qu’ils écoutent de prime abord. J’ai également apprécié le fait qu’il y ait une intervention de Jocelyn Borde, le directeur de Figures Libres, autour de la musique et de ses
métiers. Il y avait cette double énergie où d’un côté on présentait ce que c’était de faire de la musique et de l’autre il y avait un petit concert. Par la suite, si les élèves en avaient envie, ils pouvaient voir les machines, leur fonctionnement, tout ce qui se passe derrière. C’était très bien. J’ai également fait de l’action culturelle l’été dernier, avec des ateliers d’écriture. Ce sont des choses que je fais depuis un petit moment maintenant. On se retrouve avec des enfants de tout âge et le but est de faire un morceau à présenter à la fin de la semaine. C’est génial, j’adore. Il n’y a aucune limite dans l’imagination. Les enfants vont très loin. Après on enregistre, on leur demande de faire un accord, de jouer trois notes sur un piano et de voir ce que cela donne. Il y a un véritable espace de liberté et cela fait du bien.

> C’est aussi très lié à la musique électronique, qui offre une liberté importante dans le travail de composition. Quand tu composes, arrives-tu facilement à t’arrêter, à te dire « stop, ce morceau est terminé, je n’y touche plus » ?

Nastasia : Je sais qu’il y a des artistes qui ont ce syndrome et qui retravaillent beaucoup leurs morceaux. En ce qui me concerne, j’avoue que je me contente de peu (rires) et ce n’est pas toujours bien. C’est là que le regard extérieur, comme celui qu’à Pierre Cheguillaume, est vraiment agréable. Il y a quelqu’un qui peut te dire s’il manque quelque chose. Mais en général, j’arrive à passer à autre chose rapidement. J’aime l’ambiance « maquette » des premiers instants, je trouve que c’est authentique. Dans le processus de création, j’aime beaucoup la partie qui concerne les arrangements et quand je pars vers quelque chose, je n’ai pas du tout envie de revenir en arrière.

> Ressens-tu parfois un manque lié à l’émulation que tu peux avoir avec un groupe ? Est-ce qu’il t’arrive de te sentir seul·e dans ton processus de création ?

Nastasia : C’est plutôt l’inverse. Dans Thé Vanille, comme nous étions trois, il y avait beaucoup d’allers-retours, de concessions, d’échanges… Du coup c’est très cool d’être tout·e seul·e dans le Crenoka que je fais, d’être en tête-à-tête avec moi-même. Avec Pierre Cheguillaume, nous travaillons beaucoup ensemble dans la production. Et puis ce n’est pas parce que tu composes que cela va forcément devenir un morceau. Finalement, en ce moment entre les projets en solo et ceux à plusieurs, j’ai un équilibre assez agréable.

> Crenoka est un projet très électronique et dans certains morceaux tu modifies aussi un peu ta voix. Est-ce que tu cherches à avoir un projet moins figuré, moins incarné, pour être plus libre ?

Nastasia : Pour être honnête, je ne pense pas avoir poussé la réflexion aussi loin. C’est vraiment un projet très esthétique. Bien que je ne l’utilise pas tout le temps parce que c’est trop, j’aime bien l’auto-tune parce que ça peut avoir du sens dans ce que je raconte. Esthétiquement je trouve ça assez poétique. Dans la composition aussi ça a un impact parce que tu rentres des gammes et tu chantes en mode impro et paf ça te fait aller dans des mélodies que t’aurais pas forcément faites naturellement. Ça donne aussi ce petit aspect robotique que je trouve très beau. Je suis davantage guidé·e par ce qui me touche que par une réflexion trop poussée sur ce que j’ai envie de faire.

> Tu parlais précédemment de clips et tu sembles avoir un véritable intérêt pour l’esthétique. Est-ce que tu as envie de développer tout un univers visuel autour de Crenoka ?

Nastasia : J’aimerais bien. Je suis très inspirée par les univers retro-futuristes à l’ancienne, post-apocalyptiques. J’adore les carcasses de voitures, les garages, les cimetières…. Il y a une vraiment une notion de nostalgie dans toute l’esthétique de Crenoka. Il y a cette idée de retrouver l’innocence que nous n’avons plus du tout aujourd’hui, de quand tu es plus jeune et que tu ne te poses pas de question sur demain, 2050, le réchauffement climatique… Dans les clips de Crenoka, il y a un peu plus de lâcher prise en comparaison avec d’autres projets plus réfléchis et travaillés. Avec Crenoka, si on a envie de faire un truc on le fait et si on veut le sortir on le sort. C’est aussi agréable d’avoir ce rapport à la musique. Pour le moment personne ne m’attend, donc je fais vraiment ce que je veux.

> Tu as fais partie des mentorées de la première édition d’Affranchies!, un programme de mentorat féminin dans le spectacle vivant dédié aux artistes de la Région-Centre Val de Loire. Pourquoi avoir choisi de postuler à ce programme ?

Nastasia : L’année d’avant, j’avais postulé à WAH, un autre programme de mentorat féminin. J’avais vraiment envie de participer à un projet en non-mixité pour tester, avec des femmes du milieu qui plus est. Cette année m’a permis d’acquérir une confiance en moi que je n’avais pas vraiment avant. Elle m’a aussi appris à assumer le fait de porter des projets, d’être un·e artiste. J’ai souvent tendance à m’excuser d’exister alors que je ne devrais pas. Il y en a plein qui ne s’excusent pas. Ce programme m’a permis de faire un important travail psychologique et d’apprendre à dire non quand il le faut. J’ai hâte de découvrir les personnes qui participeront au programme l’an prochain, programme qui va s’ouvrir à toutes les minorités de genre, de sexe, de race et de classe pour dépasser la case du dit « féminin ».

> Pourrais-tu avoir envie, un jour, de devenir mentor·e d’une jeune professionnelle ou future professionnelle ?

Nastasia : Oui je pense que je serais très content·e de l’être, mais pas forcément pour de l’artistique à proprement parler. Je ne serais pas une très bonne producteur·ice car j’ai ma patte. J’aurais peur d’influencer un peu trop. Je crois que ce n’est pas trop ce qui m’intéresse. Par contre aider, comme j’ai été aidé·e par Pascaline Denis – ma mentore, accompagner pour voir si la personne a le recul nécessaire, arrive à doser ce que cette personne donne, au bon endroit, aider à acquérir de la confiance… cela me plairait oui.

Un grand merci à Nastasia pour cet échange. Rendez-vous en février pour découvrir le premier album de son projet Crenoka !

Pour écouter les projets de Nastasia :

Crenoka | bedroom pop
@crenokacomputer

Planète Corail | conte musical illustré écologique
@planetecorail

Outrages Podcast | podcast dédié aux lectures queer et féministes
@out.ragespodcast

Thé Vanille | rock protéiforme
www.thevanillemusic.com

Photo © Mathilde Baron-Harjani