Hop Pop Hop 2021 : Rencontre avec Laetitia Shériff

À l’occasion du festival Hop Pop Hop qui s’est déroulé il y a quelques semaines à Orléans, nous avons échangé avec Laetitia Shériff. L’artiste, dont le dernier album Stillness est sorti en 2020, est revenue pour nous sur son passage à Hop Pop Hop, sur la production de cet album, ses futurs projets et sa perception de l’utilisation des réseaux sociaux, des médias… Un échange passionnant à découvrir sans plus attendre !

> Vous avez été programmée à l’occasion du festival Hop Pop Hop 2021 et vous avez joué sur la scène du Jardin de l’Évêché. Comment s’est passé votre concert ?

Laetitia : Le temps est passé très vite (rires) ! J’ai ressenti beaucoup d’émotions. J’ai cru comprendre que l’année dernière, au moment de la reprise, le festival Hop Pop Hop avait essayé de trouver une façon de réunir les gens et qu’ils avaient réussi. Cet été nous avons fait quelques dates et là, avec le fait que le festival ait lieu en extérieur, c’était beaucoup plus simple. On se retire de la tête toutes ces normes sanitaires et cela permet d’être dans quelque chose de plus vivant. Pendant le concert, j’ai vraiment eu l’impression qu’il y avait deux mains géantes qui nous prenaient tous, qui changeaient le temps et que oui, c’était vivant. Nous avons eu peur, nous avons sauté un morceau, nous avons retrouvé nos problèmes techniques d’avant mais qui n’ont aucune incidence sur le moment dans son ensemble. Donc oui beaucoup d’émotions, de plaisir aussi. Je ne suis pas vraiment pour un retour en arrière par rapport à cette période que nous vivons tous mais il y avait un petit semblant de quelque chose d’avant, avec des personnes de tous les âges… un rassemblement.

> Votre dernier album Stillness est sorti en 2020 et le précédent était sorti en 2014. Que s’est-il passé entre la parution de ces deux albums ? Pourquoi avoir attendu 6 ans avant de sortir une nouvelle production ?

Laetitia : J’aime bien prendre mon temps pour mon projet. Rien n’est « timé« . Je suis également sur d’autres projets donc, quand cela nécessite de prendre du temps, je le prends, que ce soit pour faire des musiques pour d’autre personnes, pour jouer dans d’autres projets… Je pense que ce temps là est également nécessaire parce qu’il nourrit ce que je peux proposer ensuite sous mon nom. J’ai aussi toujours besoin de raconter une histoire. Et pour ce 4ème album je m’aperçois qu’il y a une sorte de fil rouge, rien n’est nouveau. Je crois vraiment qu’il faut prendre son temps. Et même si je fais partie du milieu de la musique, j’aime bien l’idée de faire à ma manière et de ne pas rentrer dans des quotas, des normes ou des logiques, comme celle d’enchainer album, tournée, album, tournée… En plus, actuellement, tout est biaisé. Puis il y a la vie, avec son lot de surprises et toutes les choses un peu plus personnelles.

> Est-ce que sortir cet album en 2020 a eu une conséquence ? La période a-t-elle influencé la production finale ou apporté de nouvelles idées ?

Laetitia : Non, Stillness a été fait avant le confinement. Et très bizarrement il y a beaucoup de résonance. L’immobilité est un thème assez vaste que j’ai essayé de tordre dans tous les sens. C’est quelque chose qui peut être entendu négativement, comme dans l’idée de ne plus bouger, de ne pas vouloir se lever de son lit ou de rester dans son petit confort… Mais cela peut aussi être tout l’inverse et peut signifier vouloir prendre son temps pour pouvoir rebondir sur toutes les surprises que la vie nous donne. Mais concernant la sortie de l’album, nous nous sommes demandés, avec le label, le tourneur et l’attaché de presse, s’il fallait le sortir ou pas. Il y avait une fragilité. Cependant je me suis dis, très tardivement, que les gens continuaient à écouter de la musique, que le disque était là et que comme nous n’avions aucune idée de ce qu’il allait se passer, il était hors de question de le garder au chaud. Il a aussi fallu faire un travail un peu plus psychologique en se disant que cet album n’allait pas vivre avec le live et que la vie ne serait pas comme avant. Mais à ce moment là je n’étais pas du tout dans cette logique. J’espérais. Puis il y a quelque chose qui s’est mis en place, même si ça ne s’est pas fait tout de suite. Je pense que, comme pour beaucoup de personnes, l’important était de penser au présent et de se dire que tout était là, qu’il fallait faire. Et je continue de penser comme ça. Je ne sais pas ce qui va nous tomber sur le coin du nez mais en tout cas il faut garder ses forces, continuer à être créative, essayer de trouver des moyens de rester en contact. Pour ma part, le meilleur moyen de rester en contact est de faire des concerts. Il y a également les réseaux sociaux qui sont en train de se développer à la vitesse grand V, même si ce ne sont pas des choses que j’apprécie parce que j’aime bien prendre mon temps. Je ne suis pas accro à mon portable mais quand tu travailles avec un label, un tourneur, ils t’accompagnent sur ces sujets. J’ai un community manager avec qui j’ai travaillé. Je suis active, je lui donnais du contenu, on faisait ensemble. Mais pour l’aspect créatif, musical, je ne sais pas ce que ça va donner. Moi en tout cas j’ai envie de jouer. Le plus dur a vraiment été de ne plus pratiquer, de ne plus jouer de mon instrument, de ne plus aller en répétition. Généralement j’aime le faire avec d’autres musiciens avec qui je travaille, avec qui je fais des choses et que j’essaye de fidéliser au maximum en leur faisant des propositions.

> En parlant de community manager, en mai dernier, vous avez entrepris d’expliquer, sur les réseaux sociaux, chaque morceau de l’album. D’où vous est venue cette idée ?

Laetitia : J’ai repris des chroniques de webzines. J’ai eu des retours qui m’ont vraiment permis de tenir. J’ai senti des personnes qui chroniquaient ou qui m’interviewaient être dans une autre logique d’interviews ou de chroniques, qu’elles avaient un véritable intérêt personnel, l’envie de ré-interpréter. C’était cool et cette période avait aussi cela de positif. Ils arrivaient à développer sur des choses que moi je n’avais pas encore développé parce que c’est le live qui me permet aussi de découvrir certains aspects de mes morceaux. Je voulais faire un focus sur ces personnes.

> Vous prêtez très attention aux retours des médias et du public ?

Laetitia : Pendant cette période, j’ai eu le temps de lire les retours. Mais d’habitude la vie passe très vite et je n’ai pas forcément le temps de regarder etc. Mais Jean-Philippe Béraud, mon attaché de presse, me renvoyait les retours et j’allais voir. En tant que mélomane j’adore les webzines. Et il y a de très belles plumes. Donc j’ai voulu faire un focus. Un jour j’ai aussi voulu faire un post pour remercier tous ceux qui avaient chroniqué mais j’étais passée à plus de 55 tags. Le community manager et Jean-Philippe Béraud m’ont dit que j’étais dingue et que ce n’était pas possible (rires).

> Vous n’avez pas fait de clips pour cet album. Est-ce un choix personnel ?

Laetitia : C’est le bazar. Nous devions en faire un mais nous n’en ferons pas. Pendant longtemps je n’ai pas eu de clips. Et là je me suis dis que je ne voulais pas en faire un à l’arrache. Je voulais que ce soit chouette. Mon premier clip a été celui de Marie LARRIVÉ sur The Living Dead et il y a eu un investissement de dingue. Je travaille l’aspect visuel sur mes pochettes, avec des artistes, mais sur la vidéo, je suis peut-être un peu timide ou trop exigeante. Mais je n’ai pas vraiment point de vue. Je sais que c’est le nerf de la guerre pour certains labels. Nous avons fait de belles captations, notamment avec Sourdoreille. J’ai un peu gérer les choses avec mon label, pour trouver des personnes pour faire la scénographie, trouver le lieu etc. pour qu’il se passe quelque chose, pour donner du contenu. Il était question de faire un clip mais nous avons jeté l’éponge. Souvent, la réalisation d’un clip accompagne une tournée. Actuellement rien ne se fait comme nous faisions auparavant. On s’adapte. Deux personnes m’ont proposé d’en faire un, sur deux titres différents, ce sera peut-être la suite. Là tout commence. Beaucoup de choses que nous avions décidées auparavant sont tombées à l’eau.

> L’album vit vraiment avec la reprise du live

Laetitia : Oui et avec d’autres nouveautés qui vont arriver, des inédits… Nous sommes aussi en train de préparer plusieurs formules en live, en trio, à 4 et à 7. C’est la fenêtre qui s’est ouverte en discutant avec François Levalet des Tontons Tourneurs, qui pendant la période où tout a été annulé, reporté, m’a soutenue et boostée en me disant qu’il fallait que je continue à être créative et en me demandant si j’avais des envies etc. Et j’avais plein d’envies. Pendant la captation Sourdoreille, deux violonistes, Christelle Lassort et Carla Pallone et un joueur de mellotron, Nicolas Méheust, ont rejoint Nicolas Courret à la batterie, Thomas Poli à la guitare électrique et au synthétiseur modulaire et Xavier Rosé à la basse et c’était génial d’avoir cette possibilité de pouvoir travailler les arrangements. Puis j’ai pensé aux cuivres et j’ai demandé à Clément Lemennicier, qui a joué mes arrangement sur mon album, de monter une petite équipe. Richard Gauvin des Rockomotives m’a ensuite demandé s’il était possible de venir à plusieurs pour la prochaine date du festival vendômois. Les planètes se rencontrent, on ne se pose plus de questions et on se lance. J’ai fait une semaine de résidence avant Hop Pop Hop, pendant laquelle nous avons travaillé la formule à 4 avec Thomas Poli qui fait partie du power trio de départ, qui n’est pas sur la tournée en power trio mais qui va venir ponctuellement sur la formule à 4 donc il y aura deux guitaristes, ça va être super. Et il sera également dans la formule à 7, avec 3 cuivres en plus. L’objectif est d’essayer de progresser dans le temps.

> Pourriez-vous nous parler du travailler de composition de Stillness ? Comment l’idée a mûri dans votre esprit ? Et est-ce que la dualité qui se dégage de l’album, qui se révèle à la fois révolté, mais aussi plus contemplatif, tendre… était voulue ?

Laetitia : Je crois qu’il y a une dualité en chacun de nous. Au départ, j’ai pris le mot Stillness et j’ai développé les sens qu’il pouvait évoquer dans la tête des gens. Mais je suis tout le temps un peu révoltée et depuis toute petite. Cependant ce n’est pas que j’ai envie d’offrir aux gens. Il ne s’agit pas de dire que je ne suis pas contente, il s’agit de dire qu’il y a ça mais qu’il y a aussi autre chose. Il y a l’amour, la possibilité de vivre ensemble, de partager. Il y a une autre histoire, des choses qui se sont passées auparavant. Il y a des Gandhi, des Martin Luther King qui sont souvent cités, mais nous sommes toujours dans les problèmes que soulevait Martin Luther King, notamment avec Black Lives Matter. C’est toujours d’actualité et je me demande ce qu’on a dans la tête. Nous avons une mémoire immédiate. Et c’est ça qui me révolte. Mais à côté de cela, j’essaye de comprendre les personnes qui vivent sur cette planète et je me demande quand est-ce qu’elles ont le temps de penser, quand est-ce qu’elles ont le temps de se dire qu’elles sont bêtes d’aller embêter les familles homoparentales par exemple ? J’essaye de comprendre pourquoi on oublie le passé, ce qui s’est passé lors de la seconde guerre mondiale, en Algérie, au Rwanda, à Sarajevo… Je ne comprends pas. On va regarder les informations, lire le journal et on va être dépassés, bouffés par le quotidien. Alors peut-être, parce que je fais de la musique, que je suis une artiste, j’ai un peu plus le temps de prendre du recul, de voir les choses qui se passent, mais je n’ai pas de solution. Et le fait de ne pas en avoir me révolte ou alors me fait regarder avec tendresse les choses que j’arrive à réaliser moi-même, notamment la chance que j’ai d’être aimée, de savoir aimer, d’essayer de comprendre… Stillness c’est tout ça, comme les autres albums. C’est un fil rouge.

> Est-ce qu’on peut dire que vous faites de la musique pour exprimer cette révolte, pour avoir un exutoire, raconter des expériences, élever la voix ?

Laetitia : Oui sans doute. Les seuls moments où je peux prendre la parole, partager mon point de vue c’est lors de ces échanges. Je pense que j’utilise ça comme un bloc note, comme quelque chose à transmettre, mais je dis ça en toute humilité. L’utilisation de la musique et des instruments créée des petits sentiers dans la tête qui permettent de ne pas faire ou dire de bêtises.

> Et maintenant quelle est la suite ? Vous vous consacrez au live ?

Laetitia : Oui, tournée !

Un grand merci à Laetitia Shériff pour cet échange particulièrement riche et passionnant ! À noter qu’elle sera en concert le vendredi 29 octobre au Minotaure à Vendôme, dans le cadre des 30 ans du festival des Rockomotives. Plus d’informations en cliquant ici.